Sunday, April 15, 2012

Le babouin de Guinée, un être doué pour l'orthographe ...

Une expérience de pensée proposée par les statisticiens consiste à imaginer une armée de singes dactylographes et à tenter de déterminer la probabilité pour qu'ils produisent les oeuvres complètes de Shakespeare. Les chances sont minces, mais non nulles. Il n'est pas postulé que ces singes virtuels aient conscience de ce qu'ils écrivent.
Une expérience bien réelle montre que les statisticiens sous-estiment sans doute leurs capacités en les cantonnant à une frappe aveugle : certains babouins semblent en effet capables de distinguer des mots réels et des suites de lettres sans signification. Ce "sens de l'orthographe", qui ne demande qu'à s'épanouir, a été mis en évidence dans une unité de recherche proche de Marseille, à Rousset-sur-Arc.


Avant de détailler ces observations fascinantes, publiées dans la revue Science du 13 avril [1]*, quelques mots s'imposent sur cette station zoologique unique en son genre : la trentaine de babouins de Guinée (Papio papio) qui y résident "vivent dans un enclos de 700 m2, en société, comme ils le feraient dans un zoo", explique le primatologue Joël Fagot, qui a eu l'idée de leur donner accès à des bungalows équipés d'une dizaine d'ordinateurs à écran tactile sur lesquels une série d'expériences leur sont proposées. Une puce électronique de la taille d'un grain de riz, implantée dans le bras, permet d'identifier chaque individu et de reprendre l'expérience là où il l'a laissée. Quand il répond correctement, il reçoit quelques grains de blé ; dans le cas contraire, il doit patienter avant de faire un nouvel essai.

CONNAISSANCE IMPLICITE DES RÈGLES
"Il n'y a aucune contrainte pour l'animal. Il est volontaire et ses performances sont bien meilleures que dans les situations de laboratoire classiques", indique Joël Fagot. Ce dispositif révolutionne la cadence d'apprentissage des animaux : certains font jusqu'à 3 000 essais par jour. Un de ses collègues, Jonathan Grainger, lui a donc suggéré un protocole "qui auparavant aurait relevé de la science-fiction". Il visait à déterminer si ces babouins étaient capables d'apprendre à distinguer, dans des suites de quatre lettres, celles qui correspondaient à des mots anglais et celles qui n'avaient aucune signification dans cette langue. "Je voulais étudier le codage orthographique en dehors de toute influence linguistique, phonologique", explique Jonathan Grainger. Les babouins étaient une parfaite tabula rasa.
L'apprentissage initial consistait à présenter de façon répétitive un mot réel au milieu de "non-mots". Certains animaux se sont montrés capables de discriminer plus de 300 mots dans un échantillon total de près de 8 000 non-mots, avec une précision de 75 % ! Plus étonnant encore, une fois qu'un vocabulaire minimal était acquis et qu'on introduisait des mots encore jamais vus par les babouins, ceux-ci les classaient significativement plus souvent parmi les mots que dans les non-mots. Comme s'ils avaient acquis une connaissance implicite des règles orthographiques - comme l'association préférentielle de certaines lettres. A l'inverse, plus un non-mot ressemblait à un vrai, plus les babouins avaient tendance à le classer dans la mauvaise catégorie.
"Cela montre qu'il n'est pas nécessaire d'avoir des connaissances linguistiques pour acquérir des facultés de codage orthographique", résume Jonathan Grainger. Cela renforce l'hypothèse selon laquelle la lecture s'appuie sur le recyclage de circuits cérébraux forgés bien avant l'avènement d'Homo sapiens avancée par Stanislas Dehaene (Collège de France). "Ce travail est très remarquable, indique ce dernier. Il est fondamental que nous parvenions à une meilleure connaissance des mécanismes neuronaux de la lecture, tant pour faciliter son apprentissage que pour comprendre et mieux aider les enfants dyslexiques. L'imagerie cérébrale peut beaucoup, mais les détails les plus fins du code neural nous échappent. L'arrivée d'un modèle animal d'une partie des opérations de lecture pourrait changer la donne."
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 [1] Skilled readers use information about which letters are where in a word (orthographic information) in order to access the sounds and meanings of printed words. We asked whether efficient processing of orthographic information could be achieved in the absence of prior language knowledge. To do so, we trained baboons to discriminate English words from nonsense combinations of letters that resembled real words. The results revealed that the baboons were using orthographic information in order to efficiently discriminate words from letter strings that were not words. Our results demonstrate that basic orthographic processing skills can be acquired in the absence of preexisting linguistic representations.....sciencemag.org

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